Pr Claude CHARDOT

Pr Claude CHARDOT

ELOGE par le Professeur P. BEY

C’est avec beaucoup d’émotion que je voudrais aujourd’hui témoigner de la vie professionnelle du Professeur Claude CHARDOT.

Né à Nancy le 2 décembre 1926, après des études au Lycée Poincaré et en Faculté de médecine de Nancy, il fut nommé au concours d’internat de Nancy en 1950, la même année que Melle Vidal qui deviendra Mme Jacqueline Chardot, compagne attentive, soutien fidèle et indéfectible de toute une vie jusqu’à ce jour.

Claude CHARDOT rapportait volontiers que “Derrière chaque grand homme, il y a une femme qui dit qu’il se trompe” et il ajoutait, “je ne sais pas si je suis un grand homme, mais ma femme fut constamment la source d’un éclairage différent et cela m’a permis d’avoir une vision en relief dans une réflexion commune très précieuse”.

Il me paraissait évident d’associer Mme Chardot à l’évocation de la carrière médicale exceptionnelle de Claude CHARDOT, carrière de précurseur, de découvreur, de bâtisseur, de chef d’école à travers un fil conducteur : servir, être au service.

Des malades d’abord et avant tout. Dès 1956, Assistant au centre de lutte contre le cancer fondé par le Professeur Alexis VAUTRIN, avenue de Lattre de Tassigny, il va y exercer aux côtés puis à la suite du Professeur CHALNOT, la difficile chirurgie cancérologique, principal moyen de guérison à l’époque de certains cancers, pour peu qu’ils soient encore localisés et que l’on ait bien tout enlevé.

Il se formera aux Etats-Unis à la pratique de cette chirurgie large aussi bien pour les cancers du sein, les cancers digestifs, de la tête et du cou ou encore des parties molles.

En décembre 1970, nommé Directeur du Centre qui n’avait que des locaux limités et précaires, avec le soutien des quelques fidèles médecins qui y exerçaient à l’époque (seulement trois médecins plein temps), il dirigera la construction du nouveau centre à Brabois à proximité du CHU avec l’aide de Maurice Nouveau, et la constitution progressive d’équipes performantes dans tous les métiers composant un tel établissement indépendant. Après des mois de préparation, vingt-quatre mois de construction, un suivi rigoureux, le Centre prenait le nom d’Alexis VAUTRIN (CAV), et ouvrait ses sept étages début 1975 avec d’un coup 120 lits de plus et 150 emplois créés. Les malades de la région lorraine et au-delà, ont ainsi eu à disposition un établissement doté de toutes les compétences humaines et d’un équipement moderne.

Le Professeur CHARDOT, sachant profiter du statut particulier d’un établissement autonome dirigé par un médecin, présidé par le préfet, tout en étant attentif à la collaboration et la complémentarité avec le CHU voisin, s’attachera sans relâche à développer harmonieusement les différentes disciplines concourant à la cancérologie affirmant : « Si la cancérologie existe, le cancérologue omniscient n’existe pas » . Cette démarche, pour un chirurgien à l’autorité naturelle assumée, portée par une carrure imposante, était remarquable.

Il a vécu la transition entre la médecine alors basée sur la parole des éminents patrons détenteurs de la vérité scientifique et, compte tenu de l’explosion des connaissances, une évolution rapide vers la médecine basée sur les preuves scientifiques. Le CAV pouvait s’enorgueillir d’avoir été parmi les premiers établissements français à rédiger et appliquer des protocoles diagnostiques et thérapeutiques pluridisciplinaires pour les cancers.

Au plan universitaire, agrégé en cancérologie, il mit la même détermination, à créer avec le soutien du Doyen STREIFF, une école de cancérologie avec des nominations universitaires en cancérologie clinique et biologique. L’enseignement universitaire de la cancérologie s’est progressivement développé sous sa conduite, avec de nombreuses actions de formation continue notamment pour les médecins généralistes.

Lorsqu’il prit sa retraite de la direction du CAV en 1991, le bateau avait atteint un rythme de croisière avec une reconnaissance forte : 3500 malades nouveaux par an, 400 collaborateurs dont 40 médecins.

Ce ne fut pas sans appréhension que je lui succédai en 1991, car toutes les personnes qui travaillaient alors au CAV n’avaient connu que CHARDOT et sa personnalité en imposait. Je dois dire que, alors qu’il poursuivait dans l’établissement des consultations et diverses activités, s’il s’est toujours montré disponible pour un conseil ou un avis, il ne s’est jamais immiscé dans quelque processus de décision que ce soit sans y avoir été convié. C’est la marque d’un esprit supérieur au service de la collectivité et c’est suffisamment rare pour être souligné. Le chemin était tracé, et après moi les Professeurs François GUILLEMIN en 2001, puis Thierry CONROY en 2012 et Didier PEIFFERT en 2022, dans une continuité assez remarquable, poursuivrons et amplifierons à travers l’Institut de Cancérologie de Lorraine-Alexis Vautrin ce que le Professeur CHARDOT a magistralement mis sur les rails.

Travailleur difficilement fatigable, cette activité débordante sur tous les plans, y compris scientifique avec 250 publications, n’empêchait pas un investissement national comme au niveau de la Fédération des centres de Lutte contre le cancer dont il fut vice-président, ou au conseil national des universités dont il présida un temps la section cancérologie. Après 1991, il s’investit dans beaucoup d’activités qui lui tenaient à coeur : administrateur et vice-président de l’Institut Curie, lutte contre le tabagisme, dépistage organisé des cancers du sein, comité départemental de la Ligue contre le cancer, psycho oncologie, éthique médicale, fin de vie sans oublier des réflexions approfondies dans le domaine religieux.

Au-delà de diverses missions à l’étranger, son oeuvre la plus importante en ce domaine concernera le Maroc en réponse à une demande de 1973 du docteur Mohamed Taïbi Benhima, avec qui il s’était lié d’amitié pendant leurs études médicales à Nancy, de développer la cancérologie au Maroc. Il s’y est engagé avec méthode, rigueur et ténacité. La construction d’un Institut pluridisciplinaire de cancérologie à Rabat était retenue, le CAV assurant la maîtrise d’ouvrage et la formation en cancérologie d’une trentaine de médecins et scientifiques allait s’organiser à la Faculté de Médecine, et pour les stages au CAV et au CHU. Cette collaboration exceptionnelle débutée en 1975, avec de nombreuses missions à Rabat de spécialistes du CAV, a vu son apogée en 1985, à l’ouverture de l’Institut national d’Oncologie et s’est poursuivie par des échanges scientifiques réguliers.

Ce fut aussi une période pendant laquelle le talent et la passion de Claude CHARDOT pour la photographie se sont exprimés à travers ces nombreux clichés pris dans les vallées du Haut Atlas marocain.

En novembre 2017, j’ai pu l’accompagner alors que lui était remis à Marrakech des mains de la princesse Lalla Salma le prix international de lutte contre le cancer de la Fondation qu’elle présidait avec grande efficacité depuis 2005. Nous avons pu ensuite, visiter des anciens de cette période marocaine à Casablanca et à Rabat qui lui ont à nouveau témoigné leur reconnaissance et nous avons revu certains lieux avec émotion et fierté. Ce fut, je crois pour nous deux, des moments précieux.
Homme de convictions, sachant écouter et entendre, la richesse de sa réflexion intellectuelle, sa curiosité permanente ont nourri cette deuxième période de sa longue vie, même si les deux dernières années ont été perturbées par le Covid.

Le Professeur CHARDOT est Chevalier du Mérite National et de la Légion d’Honneur, Officier des Palmes Académiques et Commandeur du Ouissam Alaouite (Maroc)
Au nom de ses nombreux élèves et collaborateurs, je voudrais dire à Mme Chardot, à ses enfants, ses petits-enfants et ses arrière-petits-enfants, combien nous sommes fiers, combien nous avons été honorés et combien nous sommes conscients du privilège d’avoir travaillé à ses côtés.
A titre personnel, j’ajouterai ma profonde reconnaissance envers Claude CHARDOT pour son soutien constant à différentes étapes de ma vie professionnelle, avec une bienveillance qui ne s’est jamais démentie et une confiance qui m’a profondément marqué.

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ELOGE de l’ICL (Institut de Cancérologie de Lorraine)
Le professeur, Claude Chardot, Chirurgien en cancérologie reconnu mondialement, brillant et visionnaire est décédé le 1er mars, il avait oeuvré à l’origine de l’implantation de l’Institut de Cancérologie de Lorraine sur le plateau de Brabois.
Nommé en 1961, chef du service de chirurgie du Centre de lutte contre le cancer de Lorraine. Dix ans plus tard en 1971, le Professeur Chardot devient directeur du centre régional de lutte contre le cancer et se consacre dès lors à l’implantation du centre sur le plateau de Brabois à Vandoeuvre-lès-Nancy et au développement de la pluridisciplinarité. En 1975, il inaugure le nouveau bâtiment qu’il nomme Centre Alexis Vautrin et qui compte alors 7 médecins ; 16 ans plus tard à son départ en retraite, ils seront 42 praticiens (chirurgiens, anesthésistes, radiothérapeutes, oncologues médicaux, radiologues, pharmaciens, médecins en soins de supports, anatomopathologistes, biologistes moléculaires, oncogénéticiens…). Aujourd’hui, ils sont 95 !, rappelle l’Institut de Cancérologie de Lorraine sur le plateau de Brabois.
« Impressionnant, par sa taille, sa sagesse intérieur, sa stature et son autorité, le Pr Claude Chardot inspirait le respect. Après un premier abord distant, émergeaient rapidement son enthousiasme, son énergie, sa droiture et son écoute. C’était un visionnaire et un bâtisseur en constante recherche de l’excellence et de l’amélioration des pratiques pour le bien des patients. Chirurgien à une époque où seule l’ablation était le garant de la guérison des cancers, il avait su, dans l’esprit des centres de lutte contre le cancer, mettre en valeur les progrès de la chimiothérapie, de la radiothérapie et de la curiethérapie, dans le but d’améliorer la guérison et permettre l’évolution vers les traitements conservateurs, en particulier du cancer du sein. Il restera pour moi un modèle de cancérologue, de grand capitaine et d’homme. », a déclaré le Pr Didier Peiffert – Directeur des Affaires Médicales et des Relations Extérieures.
« Monsieur Chardot rayonnait d’une lumière intérieure, et de l’énergie qui l’animait. Sa prestance, sa sérénité, la chaleur de sa conversation amenaient admiration et respect. Avec abnégation, il a transmis les valeurs éthiques qu’il portait : la courtoisie, l’empathie, le soutien et l’ouverture aux autres. Ses talents exceptionnels et son attitude positive constante restent une source d’inspiration pour nos équipes. Je perds un maître d’une exceptionnelle hauteur de vue, un père fondateur pour l’ICL, et un ami fidèle . », ajoute le Pr Thierry Conroy – Directeur Général.

Fiche
Etudes secondaires au Lycée Henri Poincaré à Nancy,
Faculté de Médecine de Nancy,
Internat des Hôpitaux de Nancy (1950-55)
Chirurgien assistant au Centre Anticancéreux de Lorraine (1956-61)
Chef du service de chirurgie (1961-93)
Directeur du Centre de Lutte Contre le Cancer de Lorraine (1970-91)
Maître d’ouvrage pour la construction du nouveau Centre dit « Alexis Vautrin » (1970-75)
Professeur titulaire de la chaire de clinique chirurgicale cancérologique (Nancy)
Conseiller pour la lutte contre le cancer au Ministère de la Santé du Maroc (1973-85)
Maître d’ouvrage pour la construction de l’Institut National du Cancer à Rabat
Formation de 30 médecins et personnels paramédicaux marocains à Nancy (1975-90)
Président de la section cancérologie-radiothérapie au Conseil National des Universités (1985-92)
Président du Comité Cancer à l’Ordre National des Médecins (1980-90)
Vice-président de la Fédération Nationale des Centres de Lutte Contre le Cancer (1975-81)
Administrateur de l’Association Lorraine de Soins à Domicile de la création à 1996
Administrateur et vice président de l’Association Française de Psycho-Oncologie (1970-2001)
Président et vice président du Comité de Meurthe-et-Moselle de la Ligue Contre le Cancer (1960-2002)
Président fondateur de l’Association pour le Dépistage Systématique des Cancers du Sein en Lorraine (1986-2001)
Administrateur puis vice président de l’Institut Curie à Paris (1992-2002)
Missions à l’étranger en particulier au Maroc, Jordanie, Etats-Unis, Canada, Koweït
Environ 250 publications en chirurgie cancérologique et générale, organisation pluridisciplinaire, onco-psychologie, gestion de la fin de vie, éthique médicale, tabagisme.

Décorations
Chevalier du Mérite National et de la Légion d’Honneur
Officier des Palmes Académiques
Commandeur du Ouissam Alaouite (Maroc)
En retraite, poursuite des activités à la vice-présidence de l’Institut Curie, à l’enseignement d’éthique médicale, au dépistage des cancers du sein, au comité départemental de la Ligue Nationale Contre le Cancer, dans la gestion des fins de vie, missions en Syrie et Libye.